Tous les articles
Conscience·11 min·

Sorties hors du corps : ce que l'histoire a retenu

Un cordon d'argent dans l'Ecclésiaste, un incendie vu à 400 kilomètres, une épouse qui traverse l'Atlantique en rêve, une femme qui sort de son corps sous un scanner. Ce que les récits les mieux documentés disent vraiment — et ce qu'ils ne disent pas.

✦

Il existe deux façons de mal parler de la sortie hors du corps.

La première consiste à tout croire. Chaque témoignage devient une preuve, chaque légende une vérité cachée, chaque doute un signe de fermeture d'esprit. La seconde consiste à tout rejeter : ce qui ne tient pas dans un laboratoire n'existe pas, et l'affaire est close avant d'être ouverte.

Les deux attitudes ont un point commun : elles dispensent de regarder.

Cet article fait l'inverse. Il prend quelques récits parmi les plus cités de l'histoire — ceux qui reviennent dans presque tous les livres sur le voyage astral — et les remet à leur juste place. Ce qui est documenté. Ce qui est rapporté. Ce qui a été critiqué. Ce qu'on peut en tirer pour ta propre pratique.

Chronologie des principaux récits et études de sorties hors du corps, de l'Ecclésiaste à 2014
Deux mille ans de récits, puis cinquante ans d'études : la sortie hors du corps est passée du registre de la légende à celui de l'objet d'étude.

Le cordon d'argent — une image très ancienne

Presque tous les manuels de projection astrale parlent d'un « cordon d'argent » qui relierait le corps subtil au corps physique pendant le voyage. On le présente souvent comme une découverte des explorateurs modernes.

Il est en réalité beaucoup plus ancien. On le trouve dans un texte biblique, l'Ecclésiaste (12:6), au milieu d'un poème sur la vieillesse et la mort : « avant que le cordon d'argent se détache, que le vase d'or se brise… et que l'esprit retourne à Dieu qui l'a donné. »

Dans son contexte, l'image désigne d'abord le fil de la vie qui se rompt à la mort. Ce sont les théosophes du XIXᵉ siècle, puis les auteurs du XXᵉ, qui en ont fait un élément de la phénoménologie de la sortie hors du corps.

Ce qu'on peut en retenir : l'intuition d'un lien entre la conscience et le corps — un lien qui peut se distendre sans se rompre — traverse les cultures. Les pratiquants actuels ne voient pas tous un cordon. Beaucoup décrivent plutôt une « attraction », une sorte de gravité qui ramène au corps. C'est la même intuition, avec d'autres mots — celle que le protocole de sortie hors du corps appelle la « colle ».


1759 — Swedenborg et l'incendie de Stockholm

Emanuel Swedenborg n'était pas un illuminé de passage. C'était l'un des savants les plus respectés de la Suède du XVIIIᵉ siècle : ingénieur des mines, anatomiste, auteur de travaux sur le cerveau étonnamment en avance sur son temps. À cinquante ans passés, il se met à décrire des visions et des voyages dans des mondes spirituels.

En juillet 1759, il dîne chez des amis à Göteborg. Au cours de la soirée, il devient pâle et agité, sort, revient, et annonce qu'un incendie fait rage à Stockholm — à environ 400 kilomètres de là — et qu'il menace sa propre maison. Quelques heures plus tard, il se dit soulagé : le feu s'est arrêté à trois maisons de chez lui.

Il n'y avait alors ni télégraphe ni messager possible dans ce délai. Les nouvelles de Stockholm arrivent deux jours plus tard : l'incendie a bien eu lieu, et les détails donnés par Swedenborg correspondent.

L'épisode a une particularité qui le rend précieux : il a intrigué Emmanuel Kant. Le philosophe a mené sa propre enquête et, dans une lettre publiée après sa mort, il écrit que ce récit possède à ses yeux « la plus grande force probante » parmi ceux qu'il a examinés. Le même Kant a pourtant publié en 1766 Rêves d'un visionnaire, un livre très moqueur envers Swedenborg.

Ce qu'on peut en retenir : même un esprit aussi exigeant que Kant n'a pas su trancher. Le cas reste raconté, discuté, jamais complètement expliqué. C'est probablement la juste position : ni preuve, ni fable.


1863 — Le cas Wilmot, une visite au milieu de l'océan

C'est l'un des cas les plus célèbres de la littérature psychique, publié en 1891 dans les Proceedings de la Society for Psychical Research, la société savante britannique fondée pour étudier ces phénomènes.

En octobre 1863, un industriel américain, M. Wilmot, traverse l'Atlantique de Liverpool vers New York. Une tempête secoue le navire pendant neuf jours. La huitième nuit, il rêve que sa femme, restée aux États-Unis, entre dans sa cabine en chemise de nuit, hésite en voyant qu'il n'est pas seul, puis s'approche et l'embrasse.

Au réveil, son compagnon de cabine, un certain Tait, le regarde d'un air narquois : il a vu, lui, éveillé, une femme entrer et embrasser Wilmot.

De retour chez lui, Wilmot apprend que sa femme, inquiète à cause de la tempête, a eu cette nuit-là l'impression de traverser la mer, de trouver le navire, d'entrer dans la cabine — et d'hésiter en voyant un homme couché sur la couchette du dessus. Elle décrit le bateau, qu'elle n'avait jamais vu.

Ce que disent les critiques : le cas a été examiné de près, et il a ses faiblesses. Presque tout le récit vient de M. Wilmot lui-même, recueilli vingt-six ans après les faits. Tait était mort avant l'enquête. Une chercheuse, Susan Blackmore, conclut que le cas « ne résiste pas à un examen serré ». Une hypothèse plus récente suggère qu'une autre passagère a pu entrer par erreur dans la cabine.

Ce qu'on peut en retenir : ce récit met en scène un élément que beaucoup de pratiquants retrouvent aujourd'hui — l'émotion comme moteur. Mme Wilmot n'a pas « décidé » de voyager. Elle était inquiète, tendue vers quelqu'un qu'elle aimait. Que l'on y voie une sortie réelle, une coïncidence ou une construction après coup, la structure du récit dit quelque chose : là où va l'attention chargée d'émotion, la conscience a tendance à suivre.


1929 — Muldoon et Carrington : le premier manuel moderne

Sylvan Muldoon était un jeune Américain qui vivait des sorties spontanées depuis l'adolescence. Avec Hereward Carrington, chercheur en psychologie de l'époque, il publie en 1929 The Projection of the Astral Body.

C'est le premier ouvrage qui traite la sortie hors du corps comme une technique plutôt que comme un don ou un miracle. On y trouve déjà l'importance de la phase d'endormissement, le rôle du désir et de l'intention, l'utilisation de la soif (aller « chercher un verre d'eau » en rêve) comme déclencheur.

Ce qu'on peut en retenir : l'idée que la sortie est une compétence qui s'entraîne — l'idée fondatrice de stackguru — date de presque un siècle.


1968 — Charles Tart et « Miss Z »

Charles Tart, psychologue à l'université de Californie, rencontre une jeune femme qui affirme quitter son corps presque chaque nuit. Il l'invite en laboratoire pendant quatre nuits. Elle dort reliée à un électroencéphalogramme. Sur une étagère en hauteur, invisible depuis le lit, il place un papier portant un nombre à cinq chiffres tiré au hasard.

La dernière nuit, elle annonce le nombre exact : 25132.

L'expérience est publiée en 1968 dans le Journal of the American Society for Psychical Research. Elle reste citée partout. Elle a aussi été critiquée : un seul sujet, des conditions de contrôle imparfaites (le nombre aurait pu, en théorie, se refléter quelque part ; la surveillance n'était pas continue). Tart lui-même ne l'a jamais présentée comme une preuve définitive.

Un détail compte davantage que le nombre : l'EEG de Miss Z montrait, pendant ses épisodes, un tracé atypique, ni tout à fait le sommeil, ni tout à fait l'éveil. Un état intermédiaire — exactement le territoire que décrivent les pratiquants.


1971 — Robert Monroe, l'homme d'affaires qui ne cherchait rien

Robert Monroe dirigeait des stations de radio. Il n'avait aucun intérêt pour la spiritualité quand, en 1958, il commence à ressentir des vibrations intenses en s'endormant, puis à se retrouver hors de son corps. Il croit d'abord à une maladie, consulte, ne trouve rien.

Il décide alors d'observer, de noter, d'expérimenter. Son livre Journeys Out of the Body (1971) devient une référence mondiale. Il fonde ensuite un institut en Virginie et développe des enregistrements sonores destinés à faciliter ces états — nous y reviendrons dans l'article consacré au seuil hypnagogique.

Ce qu'on peut en retenir : les vibrations. Monroe les décrit avec une précision clinique, et des milliers de pratiquants les ont retrouvées depuis. C'est l'un des signaux les plus constants de la phase de décollement.


2002 — Quand on déclenche une sortie avec une électrode

À Genève, l'équipe du neurologue Olaf Blanke soigne une patiente épileptique. Pour localiser l'origine de ses crises, des électrodes sont posées à la surface de son cerveau, et chaque zone est stimulée doucement pendant qu'elle est éveillée.

Quand les chercheurs stimulent le gyrus angulaire droit, une région où se croisent les informations d'équilibre, de toucher et de position du corps, la patiente dit d'abord avoir l'impression de s'enfoncer dans le lit. Puis, avec une stimulation plus forte : « Je me vois allongée dans le lit, d'en haut, mais je ne vois que mes jambes et le bas de mon corps. »

L'étude paraît dans Nature. Elle est souvent présentée comme la preuve que la sortie hors du corps « n'est qu'une illusion du cerveau ».

C'est aller trop vite. Elle montre que le cerveau construit en permanence le sentiment d'être dans son corps, et que ce sentiment peut être modifié. Elle ne dit rien de ce que vit la conscience quand cette construction se relâche d'elle-même, dans le sommeil ou la méditation.


2014 — Une sortie volontaire sous un scanner

À l'université d'Ottawa, deux chercheurs, Andra Smith et Claude Messier, rencontrent une étudiante de 24 ans qui affirme pouvoir sortir de son corps à volonté. Elle a découvert cette capacité enfant, pendant les siestes obligatoires de la maternelle, et l'utilise depuis pour s'endormir.

Ils la placent dans un appareil d'IRM fonctionnelle. Quand elle entre dans son état — elle se voit flotter au-dessus de son corps, parfois tourner sur elle-même —, son cerveau montre un profil singulier : forte activation des zones liées au mouvement et à la représentation du corps (à gauche), et baisse de l'activité des zones visuelles.

Les chercheurs y voient une forme inhabituelle d'« imagerie kinesthésique » : une expérience fondée sur la sensation du corps plutôt que sur l'image.

C'est une seule personne, et les auteurs eux-mêmes demandent que l'étude soit reproduite. Mais elle établit un fait simple : certaines personnes entrent volontairement dans cet état, et cet état a une signature cérébrale propre. Ce n'est ni un rêve ordinaire, ni de l'imagination ordinaire.


Ce que ces récits ont en commun

Mis bout à bout, ces récits dessinent des constantes qui dépassent les époques et les interprétations :

  • Le seuil du sommeil. Miss Z, Monroe, l'étudiante d'Ottawa, Muldoon : tout se passe à la frontière entre veille et sommeil.
  • Les vibrations et la sensation de flotter. Décrites en 1929, en 1971, en 2002 et en 2014, dans des vocabulaires différents.
  • Le rôle de l'émotion. L'inquiétude de Mme Wilmot, l'agitation de Swedenborg, la peur qui ramène le débutant dans son corps.
  • L'impossibilité de conclure. Aucun de ces cas ne prouve que la conscience quitte réellement le corps. Aucun ne prouve le contraire.

C'est peut-être la leçon la plus utile. Tu n'as pas besoin que la question soit tranchée pour explorer. Les meilleurs explorateurs de cette liste avaient une seule chose en commun : ils ont observé et noté au lieu de croire ou de nier.

Ton carnet de pratique fait partie de cette lignée.

La question n'est pas de savoir si les autres sont sortis de leur corps. La question est de savoir ce que toi, tu vas trouver.


Pour aller plus loin

  • Ecclésiaste 12:6 (cordon d'argent).
  • Psi Encyclopedia (Society for Psychical Research) — articles « Emanuel Swedenborg » et « Wilmot Apparition ».
  • S. Muldoon & H. Carrington, The Projection of the Astral Body, 1929.
  • C. Tart, « A psychophysiological study of out-of-the-body experiences in a selected subject », Journal of the ASPR, 1968.
  • R. Monroe, Journeys Out of the Body, 1971.
  • O. Blanke et al., « Stimulating illusory own-body perceptions », Nature, 2002.
  • A. Smith & C. Messier, « Voluntary out-of-body experience: an fMRI study », Frontiers in Human Neuroscience, 2014.
✦
Soutenir le projet

Ce site est gratuit et le restera. Si ce contenu a compté pour toi, tu peux soutenir sa création.

Buy me a lucid dream

via Ko-fi · 100% au projet