Tous les articles
Éveil·8 min·

L'ego n'est pas l'ennemi

Beaucoup d'enseignements spirituels parlent de « tuer l'ego ». Les livres de ce parcours en font même le diable intérieur. La recherche et les meilleurs maîtres disent autre chose : l'ego est un outil précieux, à condition de ne pas le prendre pour soi.

✦

« Le soi inférieur », « le diable », « le serpent », « la bête » : les deux livres de ce parcours ne sont pas tendres avec l'ego. Ils le décrivent comme la partie de nous qui cherche le plaisir, le pouvoir, la reconnaissance, et qui nous éloigne de notre nature divine. Il faudrait le dominer, voire l'éliminer.

Cette vision est répandue dans la spiritualité contemporaine. Elle contient une part de vérité — et un piège. Car on peut très bien construire un ego spirituel, fier de son détachement, qui méprise l'ego des autres.


Ce que l'on appelle « ego »

Le mot a plusieurs sens, et c'est la source de beaucoup de confusions.

  • En psychanalyse, chez Freud, le Moi est l'instance qui arbitre entre les pulsions, les interdits et la réalité. Sans lui, pas de vie possible.
  • Dans le langage courant, l'ego, c'est l'orgueil, le besoin d'avoir raison.
  • Dans les traditions spirituelles, c'est l'identification à une image de soi : « je suis mon nom, mon histoire, mes opinions, mon corps ».

C'est ce dernier sens qui intéresse l'éveil. Et il a reçu, ces vingt dernières années, un éclairage scientifique inattendu.


Deux façons d'être soi

Les neurosciences distinguent grossièrement deux modes.

Deux encadrés : le soi narratif, associé au réseau du mode par défaut, et le soi présent, associé à l'attention au présent ; au centre, 47 % du temps l'esprit vagabonde
Le soi qui se raconte et le soi qui vit. L'un n'est pas mauvais : le problème est de rester enfermé dans le premier.

Le soi narratif. C'est la voix qui commente, se souvient, anticipe, compare, se raconte une histoire. Il est associé à un ensemble de régions cérébrales appelé le réseau du mode par défaut, actif quand nous ne faisons rien de précis — quand l'esprit vagabonde.

Le soi présent. C'est l'expérience directe de ce qui est là, maintenant : sensations, sons, souffle, sans commentaire.

En 2010, deux chercheurs de Harvard, Matthew Killingsworth et Daniel Gilbert, ont interrogé des milliers de personnes à des moments aléatoires de leur journée grâce à une application. Résultat : l'esprit vagabonde environ 47 % du temps éveillé, et les gens sont en moyenne moins heureux quand il vagabonde que quand ils sont présents à ce qu'ils font, quelle que soit l'activité. Le titre de leur article dans Science : « Un esprit qui vagabonde est un esprit malheureux ».

Les études menées sur des méditants expérimentés (Brewer et al., 2011) montrent une activité réduite dans ce réseau du mode par défaut pendant la méditation, et un meilleur contrôle quand l'esprit s'égare.


L'ego comme outil

Ce qui ressort de tout cela n'est pas qu'il faut « tuer » le soi narratif. Il est indispensable : il permet de planifier, de se souvenir de qui on aime, d'apprendre de ses erreurs, de raconter sa vie. Une personne sans récit d'elle-même serait profondément perdue.

Le problème n'est pas l'ego. C'est l'identification exclusive à l'ego : croire qu'on est cette histoire, et ne jamais en sortir.

C'est ce que disent, au fond, les meilleurs enseignements. Le bouddhisme ne demande pas de détruire le soi, mais de voir qu'il n'est pas une chose fixe. La méditation de l'observateur ne supprime pas les couches : elle apprend à les poser et à les reprendre. Les livres eux-mêmes le disent dans un passage plus nuancé : il s'agit d'« équilibrer » le soi supérieur et le soi inférieur, non d'en anéantir un.


Ce qu'il faut corriger

L'un des livres décrit « trois cerveaux » empilés — reptilien, limbique, néocortex — correspondant à l'enfer, à la terre et au paradis. Ce modèle du cerveau triunique a été proposé par Paul MacLean dans les années 1960. Il est aujourd'hui abandonné par les neurosciences : le cerveau n'est pas une pile de couches indépendantes, mais un ensemble de réseaux qui travaillent ensemble. L'image reste parlante comme métaphore ; elle n'est pas une description.

Quant à l'idée que l'ego serait « le diable », elle risque de nourrir la honte et le rejet de soi, à l'opposé de ce que cherche un chemin d'éveil.


Lien avec l'exploration de la conscience

Pour la sortie hors du corps, le soi narratif joue un rôle précis : c'est lui qui, au moment du décollement, s'exclame « ça marche ! » et te ramène instantanément dans ton corps. Apprendre à le mettre en veille, pas à le détruire, est l'une des compétences centrales du protocole.


Pratique : nommer le narrateur

  1. Pendant une journée, chaque fois que tu remarques que ton esprit vagabonde, dis-toi intérieurement : le narrateur raconte.
  2. Ne le chasse pas. Écoute une phrase ou deux, avec curiosité : de quoi parle-t-il ? passé, futur, comparaison ?
  3. Puis reviens à une sensation présente : le contact des pieds, un son, la respiration.
  4. Le soir, note combien de fois tu l'as remarqué. Pas pour te juger : pour voir que tu peux le voir.

Celui qui voit le narrateur n'est pas le narrateur. C'est par là que commence la liberté.

L'ego est un excellent serviteur et un mauvais maître. On ne le tue pas : on lui rend sa place.


Pour aller plus loin

  • M. A. Killingsworth & D. T. Gilbert, « A wandering mind is an unhappy mind », Science, 2010.
  • J. A. Brewer et al., « Meditation experience is associated with differences in default mode network activity and connectivity », PNAS, 2011.
  • L. F. Barrett, Seven and a Half Lessons About the Brain, 2020 — sur l'abandon du cerveau triunique.
✦
Soutenir le projet

Ce site est gratuit et le restera. Si ce contenu a compté pour toi, tu peux soutenir sa création.

Buy me a lucid dream

via Ko-fi · 100% au projet